Carmen et les possibles

Lorsque j’étais au lycée, en Première, nous avions eu une explication de texte à faire en cours d’espagnol. Je me souviens uniquement de l’héroïne de l’histoire : une jeune mère de famille d’une trentaine d’année. Je ne sais pas quel était son problème dans la vie (mais elle avait un problème dans la vie). En tout cas, elle cherchait un travail.

Dans mon commentaire, j’avais glissé cette observation : « Carmen cherche un travail dans lequel elle pourrait construire une vie épanouissante pour elle et sa famille ».

Au moment de nous rendre nos devoirs, la prof d’espagnol s’était longuement attardée sur cette copie dans laquelle « l’élève » avait écrit… Et de lire ma phrase à haute voix.

« Ça c’est vraiment un commentaire de petite gosse de riche, avait-elle ajouté. Le travail, ce n’est pas un hobby, pour Carmen : elle a BESOIN de nourrir ses enfants. Et à votre âge, je crois qu’il est temps que vous sachiez que le travail n’est une source d’épanouissement que pour une infime partie de la société. Pour le reste d’entre nous, hé bien on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a ».

LA. BAFFE.

L’épanouissement au travail, ce n’est que pour les riches ?
Dire que rechercher l’épanouissement au travail est une idée de «gosses de riches » c’est tendancieux. Et puis c’est même pas vrai.

Le bonheur, l’épanouissement : soit nous y avons tous droit, soit personne n’y a droit.

J’ai toujours refusé l’idée que tout ça pût être réservé à une poignée d’élus. Nos origines, notre « bagage » comptent, c’est vrai. Mais au final, je crois que nous construisons individuellement notre propre édifice, et la question n’est pas qui nous sommes, ni d’où nous venons : le cœur du problème, c’est de décider et de choisir.

Penser autrement, c’est confirmer certains mensonges que l’on aime bien se raconter pour tout excuser. C’est dommageable pour tout le monde, à mon avis.

  • Pour ceux qui sont nés « gosses de riches », c’est minimiser toute la réussite à une explication simple et pratique : c’était facile parce qu’ils étaient riches.
  • Pour ceux qui sont nés dans la difficulté ou, plus généralement, pas riches, c’est dire : n’essayez même pas, tout ça, ce n’est pas pour vous.

Dans les deux cas, plus personne ne mérite rien.
Alors que moi je crois, au contraire, que tout le monde, sans exception, mérite tout.
Et je le croyais déjà à 16 ans, d’où mes vues prometteuses pour l’avenir de Carmen.

Et puis ça veut dire quoi « c’est facile pour les riches » ?
Je crois que ce qui est facile, c’est ce qui est « impossible ».
Si c’est « impossible », je n’ai plus besoin d’essayer, ni de faire des efforts. J’arrête avant d’avoir commencé. Je peux aller me recoucher, tranquille. Le tour est joué, il ne se passera rien. Mais au moins, ça sera «facile ».
Epanouissant ? Excitant ? Gratifiant ? Sans doute beaucoup moins.
Mais ça sera facile.

Par contre, les difficultés viennent avec le mot « possible ».
Gosse de riches ou pas, dire « c’est possible d’obtenir ce qu’on veut de la vie », c’est se diriger vers le « pas facile ».
Si je veux du possible, je vais devoir travailler dur, m’accrocher, garder la tête haute même quand j’aurai envie de m’effondrer.
À 16 ans, j’étais assez grande pour savoir que tout avait toujours été plus facile pour moi, dans de nombreux domaines, oui. Grâce à l’argent ? En partie, oui.

Aujourd’hui, je constate surtout que ce qui m’a rendu la vie plus facile, ça a été d’être soutenue, aimée, et d’avoir été entourée de gens qui passaient leur temps à me dire : «Oui, ça sera difficile. Mais surtout : ça sera possible pour toi».

Et par dessus le marché, oui : j’étais une « gosse de riche » !
Et quand on a 16 ans c’est vraiment trop la honte d’être une « gosse de riches ».
Ma prof avait touché en plein dans le mille : parce que j’étais navrée d’avoir toujours eu tellement tout. Et là, elle me démasquait devant toute la classe !

Et en même temps j’étais révoltée de constater que je pouvais rougir de ma naissance.
Parce que pour naitre « gosse de riches », il faut qu’il y ait un riche quelque part. Et riche, ça ne se fait pas tout seul. En tout cas, pas dans ma famille : où on a essayé, échoué, et tout perdu. Alors on a essayé autre chose, et puis on a gagné. Parfois on a gagné gros, parfois on a gagné moins. En tout cas, on a réussi à construire quelque chose.

Par respect pour les dizaines d’années de travail acharné, de concessions, de choix parfois très difficiles : j’ai toujours pensé que je n’avais pas le droit de me construire autre chose qu’une vie épanouissante. Ce n’était pas un caprice d’enfant gâtée : c’était un devoir.

Je n’avais pas envie de m’excuser d’avoir rêvé une belle vie pour Carmen
J’ai repensé à « l’anecdote Carmen » un matin, récemment, alors que je me rendais au travail. J’étais transportée de joie.
Je me suis même dit : « c’est pas possible d’être aussi contente ! On dirait que tu vas à un concert ; reprends-toi, Marie Grain de Sel ! ».
Oui, je suis contente. Et non, je ne me « reprendrai » pas (et oui, à l’occasion, j’irais bien AUSSI à un concert…).

À l’époque de « l’incident », j’avais passé une nuit entière à retourner « l’affaire Carmen » dans ma tête. J’étais vexée que qui que ce fût pût penser que mon optimisme était facilité par l’argent. Alors qu’il reposait entièrement sur ma foi en tout ce que Carmen pourrait accomplir dans sa vie.

Au matin, j’en étais arrivée à cette conclusion : non, je n’étais pas désolée de penser que Carmen, ou qui que ce fût d’autre, pût construire une vie meilleure, et que cela passerait entre autre par trouver le travail qui lui correspondrait.

A 16 ans, je savais déjà qu’en disant que Carmen cherchait à se construire une vie épanouissante, Carmen allait lutter. Carmen allait souffler, trimer, se débattre. Il n’y avait pas plus difficile que le destin que j’avais imaginé pour Carmen. Et il n’y avait pas plus enviable que la vie que j’envisageais pour elle. Parce que dans la vie de Carmen, le mot « possible » était central. Et il lui ouvrirait toutes les portes.

Et Carmen a fait ce qu’elle avait à faire
16 ans plus tard, je regrette d’avoir immédiatement pensé, ce jour-là : « ha ben oui elle a raison ; qu’est-ce que je sais moi ? Je ne suis qu’une gosse de riche, j’ai toujours tout eu. Pour moi, c’es FACILE ».

Parce que depuis, rien n’a jamais été facile. Tout ce que j’ai construit, je l’ai construit en travaillant beaucoup. C’est banal, mais c’est la seule astuce que je connaisse.

Carmen était un personnage fictif, mais j’avais 16 ans et j’avais besoin qu’elle s’épanouisse dans sa vie de femme, de mère, de professionnelle.
J’en avais encore besoin à 18 ans, à 25 ans… Aujourd’hui, à 32 ans, je SAIS que Carmen, et toutes les autres, peuvent assurer l’indispensable (nourrir leur famille, payer leur loyer), tout en développant ce qui les rendra invincibles : s’accomplir dans un travail qui correspond à ce qu’elles sont, à ce qu’elles ont à offrir, à ce qu’elles ont de meilleur.

Je suis optimiste, naïve, peut-être ?
Oui, mais je carbure à ça et j’ai envie de pouvoir dire à mes enfants : il n’y a pas de « gosses de riches », il n’y a pas de pauvres, il y a vous et tout ce que vous avez au fond de vous.
Et quoi que vous décidiez : si vous le décidez, vous le ferez. Parce que c’est possible.

Il y a 16 ans, j’avais attendu le cours suivant pour aller voir la prof et lui dire que je n’étais pas d’accord avec ce qu’elle avait dit devant toute la classe (et que j’étais suprêmement vexée, aussi…). J’ai commencé ma phrase et elle ne m’a pas laissé finir. C’est elle qui s’est excusée pour ses mots, qu’elle avait qualifiés de « maladroits ».

À mon avis, Carmen a trouvé « un travail dans lequel elle pourrait construire une vie épanouissante pour elle et sa famille ».

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6 Comments

  1. Quel bel article! Bravo et continue d’être heureuse comme cela 😉

  2. Polypocket

    Chère Marie-Grain De Sel, je suis une gosse de pauvres. Et pourtant, j’aurai pu écrire ton commentaire plein d’espoir pour Carmen. Parce quand même faut vraiment être … vieille ? fatiguée de la vie ? pour n’espérer que la survie ! Si on doit souhaiter un truc à quelqu’un c’est pas de toucher un salaire de misère en faisant un boulot éreintant, triste à en mourir à petit feu et que tout le monde méprise non ? Je suis une gosse de pauvres et c’est ma grande richesse. Parce que mes parents m’ont offert un truc incroyable. Un héritage de milliardaire. Un mantra pour guider ma vie et mes envies : « si je veux je peux ». Si tu le répète souvent, en boucle, c’est le chant d’un train qui peut tout traverser. Un truc pour gosse, drôlement utile pour toute la vie en fait. Gosse de riches ou gosse de pauvres, aucune Carmen au monde n’a besoin qu’une adulte lui crache au visage son propre renoncement. C’est un peu, non pas un peu beaucoup en fait, cet esprit que je trouve sur ton blog : pourquoi se résigner à ne pas exister ? Hein, vraiment pourquoi ? Si on y réfléchit deux minutes, bon d’accord parfois il faut un peu plus, mais bref si on y réfléchit sérieusement « n’y pense même pas c’est impossible » (sous entendu pour toi, pour le commun des mortels) et bien … c’est juste idiot. Bonne et heureuse vie à toutes les Carmen de l’univers !

    • Marie Grain de Sel

      Polypocket, j’ai la chair de poule en lisant ton commentaire ! Merci infiniment ! Et du coup, j’ai presque envie de me créer un t-shirt : « Somos Carmen ! » 😀

  3. Mardge

    Beau et émouvant témoignage. Tes parents et grands parents peuvent être fiers des valeurs transmises et de voir que tu en fais bon usage.
    Personnellement, j’ai une grande sœur qui faisait toujours tout bien (qui le fait toujours d’ailleurs) et croyez-moi, elle ne le faisait pas exprès. Et moi, c’est pas que je faisais tout mal, mais beaucoup moins bien que ma sœur. Et des gens bien intentionnés se chargeaient de me le rappeler fréquemment. J’en étais donc arrivée à ne plus rien tenter puisque de tout façon ce serait toujours moins bien que ce que faisait ma sœur. Et puis un jour je me suis dit (vers 18 ans, ben oui j’ai mis le temps), ça suffit, et j’ai pris les choses en main et depuis tout va bien. Ce qui est rigolo en plus, c’est qu’à un certain moment de ma vie, j’ai été surnommée Carmen.
    « Somos Carmen » !!! Je veux bien un t-shirt aussi, on devrait lancer le slogan, le faire imprimer sur plein de T-shirt et les porter dans plein d’occasions et de lieux…
    Bisous,

    • Marie Grain de Sel

      Tu as été entourée de gens à la pédagogie et psychologie remarquables 😉
      En fait Carmen, c’était le nom que je m’étais choisi en cours d’espagnol ! (Maria = trop facile).

      Somos Carmen : t-shirt, tasses, tapis de souris… Un business s’ouvre à nous, Mardge !

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