Si ce n’était que pour ce moment-là

Ce moment, j’en avais rêvé. Et c’était pour lui que j’avais tout décidé.
Et puis ce moment, dans la vraie vie, on tend à l’oublier.
Vous savez… Le projet, les étapes, les choses à faire.
Et puis on les fait.
Et puis on avance.
Et puis ce n’est pas si facile, en vrai. On le remarque bien assez vite.

Alors s’invite la petite voix. Celle qui sait si bien dire que, peut-être, on n’est pas si bien parti que ça. Celle qui trouvera toujours les mots pour nous rappeler que, malgré toute la confiance construite péniblement et au gré des années, en fait, peut-être : on ne vaut pas grand chose.

La voix présente devient plus importante que le moment attendu. Je l’ai tellement entendue cette voix, qu’elle est devenue comme ma plus proche collègue. Je lui dis bonjour en arrivant le matin et je l’embrasse en pensée quand je pars, avant un long weekend.
« Allez, c’est sans rancune. J’t’aime pas, mais toi et moi on est inséparables alors… »

Tant et si bien que je finissais par en oublier ce à quoi ce moment-là pourrait ressembler. Ce moment où l’on sait. Ce moment où c’est bon. Ce bon moment.

Par soubresauts, je m’intimais l’ordre d’y repenser. De le visualiser, de l’anticiper. Parce que le décider, le désigner, dire qu’on le veut et s’y voir, c’était le meilleur moyen d’y être un jour.
En tout cas c’est ce que tout le monde dit.
Un jour…
Je tentais non sans mal de visualiser quelque chose que je n’avais jamais vécu. Pas comme ça. Pas dans ces traits-là.
Pas dans cette vie-là.
Aucune idée de la tête que ce machin-là pouvait avoir. Pas de soupçon tangible du gout qu’il aurait.
Ha. Et donc ?

Comment savoir à quoi ressemblerait la sensation de ma réussite alors que je ne l’avais pas encore vécue ?

Vous savez à quoi ressemblerait la sensation de votre réussite, vous, sans l’avoir vécue ? En ne l’ayant que fantasmée ?

Comment savoir ce qui, dans le rêve, serait comme du vrai ? Ou ce qui serait trop beau, trop faux ?
Et si en fait, je m’étais emballée ?
Et si je ne visualisais pas bien ? Fallait-il enfin obéir à l’ophtalmo et porter mes lunettes pour que l’exercice fonctionne davantage ?

Alors oui, pourquoi pas. Je n’avais rien à perdre après tout. Comme dans un film dont j’aurais eu le premier rôle, je me voyais dans la peau de celle qui aboutit à quelque chose.
Je réussissais un bout de ce truc-là, sur lequel j’ai tant misé et que j’ai construit en pensée pendant les 10 années qui viennent de passer.
Ma foi, ça avait l’air sympa.
Il avait l’air confortable, ce costume de la nana qui est à sa place. La place qu’elle a pointée du doigt et vers laquelle elle a couru en étant sure que ça la mènerait quelque part.
Oui, je dois dire, être cette femme-là, ça avait de la gueule.

Le film prend fin quand la scène fantasmée prend vie : le moment de réussite

Et puis, en un instant, j’ai su que le film était fini.

Pas tous mes films. Il faut que j’en projette beaucoup, comme ça, pour arriver un jour là où j’ai décidé d’arriver.
Mais celui-là, oui, il était fini.

Ho non non !
Ce n’est pas grave.
C’était même tant mieux !
Puisque c’est la réalisation de la scène qui a mit fin au film.
Oui, j’allais le vivre en vrai, ce moment.
Ce moment où j’irais là-bas pour faire ce que je fais. À la manière dont je le fais.
Ces semaines entières, consacrées à faire totalement ce pour quoi j’ai décidé de mettre au jour ce projet. Après tant de semaines faites de toutes ces autres choses. Et avec lesquelles il faut bien compter aussi.
Ce moment de réussite où la petite voix laisse ses grands airs au vestiaire et prend ses atours les plus humbles pour vous dire :

« face à moi tu n’as pas fléchi, tu as tenu bon, tu n’as rien lâché.

Et tu avais raison. »

Et c’était bien, ce moment-là !
Ce moment où je me suis dit « C’est pour ça. C’est vraiment. Pour. Ça ».

Un peu comme le parent qui, après s’être accroché à ses convictions sans ciller, dans la douleur et dans la peine, voit enfin le jour victorieux où son enfant lui avoue qu’en fait oui : il aime manger des haricots verts et faire la sieste pendant les vacances.
Tu vois un peu ?
Hé bien quand je suis arrivée en Suisse ce jour-là, pour livrer mon plus beau contrat à ce jour… Ce jour-là, c’est ça que j’ai ressenti, mais en 1000 fois plus fort.

Je n’étais pas habillée comme dans les films que je m’étais faits. Je n’avais pas la voix sexy d’Anna Mouglalis, ni le physique de Scarlett Johansson (alors que dans mes visions si, souvent).
J’étais moi, mais en mieux que d’habitude. Parce que j’étais exactement à ma place. Dans la vibration de la passion qui gronde de l’intérieur et ne demande qu’à être partagée avec d’autres. Dans le confort de la chose belle et bénéfique que j’allais transmettre. Et qui changerait quelque chose. Qui ferait avancer un morceau de ce monde.
J’étais complètement happée par ce moment de réussite, pour lequel j’avais donné sans compter mais en doutant en permanence.

Souvent je me suis dit : « et si ce moment n’arrive jamais ? ».
Je me fixais des limites à ne pas dépasser, par respect pour moi-même : « si le moment n’est pas arrivé dans 3 ans alors je change de projet !».

Et il est arrivé. Amenant avec lui la foi en d’autres, qui suivront.

Tout ça pour dire…

Créer quelque chose, c’est beaucoup de nuits sans sommeil, de journées d’angoisse, de semaines entières teintées d’inquiétudes et de désespoir.
Pour vous c’est dur. Pour moi aussi. Personne n’a rien sans rien. C’est bête mais c’est comme ça.
Et heureusement, heureusement : parfois, le tout cesse d’être douloureux pour être si pleinement ce que l’on voulait.
Mes semaines ne pourront pas être remplies de ce moment-là.
Et dans la logique de mes visions, il sera surpassé par d’autres plus importants encore. Plus marquants, plus voyants. J’ai prévu une courbe ascendante de mes moments de réussite.

Et pourtant… Pourtant celui-là restera le premier. Le vrai premier. Pas comme les simili-premiers qui sèment assez d’espoir mais ne déclenchent pas tant de vie, du dedans comme du dehors.
Pour celui-là, je sais que je garderai toujours ce soupir rêveur, d’entendre parler de la Suisse, du Lac Léman… et des rizières d’Indonésie.

Ça marchera, ça ne marchera pas. Franchement, je n’en sais rien. Je sais ce que me disent les films que je me fais. Pour l’instant, je m’accroche à ça.

Et quoi qu’il arrive, j’aurais vécu ce moment-là. Ce moment que chacun mérite, dans tout ce qu’il a de délicieux.
Où l’on se dit : « si c’est pour vivre ça, ça vaut le coup d’en baver ».

Un jour, vous, moi encore, nous vivrons ça : et ça aura vraiment valu le coup d’en baver.

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4 Comments

  1. Emilie

    Très chouette billet, même si ta discrétion rend ton style parfois elliptique. Et moi j’habite tout à côté de la Suisse, alors si tu y retournes, fais-moi signe, je serai ravie de te rencontrer ! 🙂

  2. Je ne sais plus si je l’ai déjà ressenti aussi clairement… le moment identifiable qui rend toute l’aventure légitime et savoureuse.
    Mais il y au moins eu de micro moments de ce genre. J’attends le feu d’artifice…!

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