Les Français s’en contre-fichent des Européennes et moi j’en ai marre qu’on me prenne pour une conne

J’ai hésité à réagir, suite aux élections Européennes… Puis j’ai songé que  tout bon billet d’opinion sur la question devait impérativement contenir le mot « débâcle » ainsi qu’un bon vieux point Godwin (pas forcément dans cet ordre d’ailleurs). Finalement, je me suis dit que ça pourrait être marrant…

Hier matin, suite à ce deuxième « grand rendez-vous électoral » (j’insiste lourdement sur ces deux guillemets-là, tout de même), Facebook et Twitter se plaignaient une fois de plus de ce qu’il est désormais convenu d’appeler une « Gueule de bois ».
Ouais, ce truc de lendemains douloureux où ça bourdonne dans tes oreilles, où t’as le scalp assassiné et qu’une voix révoltée te hurle depuis le fond de ton foie meurtri : « PLUS JAAAAMMAAAAIIS ÇAAAA ! ».
Bref : la geule deub’.

Si j’osais, je vous dirais que j’en ai plein les urnes de cette métaphore que je qualifierais, pour ma part, de douteuse (mais je ne sais pas si j’ai le droit de faire des jeux de mots pour rigoler alors que tout le monde souffre mille morts démocratiques depuis dimanche soir).
Dimanche soir, à l’heure où des millions de français, figés devant leurs écrans de télévision, prenaient leur cuite Bleu Marine, moi je prenais l’apéro pour de vrai : on ne vit qu’une fois, et la bière fraiche, le dimanche soir, j’aime bien.

N’allez pas croire que je n’en ai rien à faire des élections. Que je m’en fiche de la France. Que l’Europe m’importe guère. Non, vraiment : ça serait mal me connaître.
Mais voilà ce qui se passe : il se passe que dimanche soir, il n’a pas fallu plus de 2 nano secondes pour que l’Internet Mondial me hurle sa « colère » et sa « honte » suite aux résultats des élections. Invoquant l’urgence d’un « combat » dans lequel chacun semblait prêt à promettre sa vie, résolu à ne jamais fléchir.
M’enfin… à ne PLUS jamais fléchir, ai-je eu envie de préciser.
Parce que, selon mes sources, 57,5% des Français ont préféré fléchir plutôt que d’aller voter ce dimanche.
Mais disons que la prochaine fois, on ne nous y reprendra pas hein !

Hier matin, à peine avions-nous eu le temps de roter notre tasse de café que la ferveur citoyenne poussait déjà journalistes, politiques et milliers d’anonymes de la masse populaire (genre : toi ou moi) à entreprendre une quête acharnée du coupable, de la dénonciation, du refus… De la RÉSISTANCE, Mesdames et Messieurs !
Ça n’allait pas fort, il fallait trouver les responsables de ce que les journalistes se sont empressés d’appeler : « une DÉBÂCLE », « un choc » (des titans, non ?), « un ras de marée », « un séisme ».
Tout un tas de mots déjà utilisés en avril dernier et réutilisables sans modération dans un mois : au moment de la coupe du monde de football. Les mots recyclables, c’est ce qui fonctionne le mieux, en journalisme.

Alors moi, j’ai fait ce que je fais : j’ai soigneusement évité la radio, les journaux sur Internet, les journaux papier, la télévision et bien entendu, les salons de coiffure.
Je me suis terrée dans ma citoyenneté à moi sans regarder autour pour savoir qui avait la plus grande.
Sereine, détendue du slip, on était lundi, j’ai donc travaillé.

Mais comment ? Pourquoi ? Qu’est-il donc à dire d’autant de détachement ?
Hé bien c’est parce que je n’ai pas trouvé de quoi m’affoler.
Au fond, les Français n’en ont rien à faire de l’Europe. Alors qu’importe qui ils envoient pour siéger à son Parlement ?

Je m’explique :

1/ Les Français s’en contre-fichent de l’Europe parce qu’ils s’en contre-fichent
Au départ, j’hésitais à écrire ce billet parce que je n’ai rien d’une analyste politique.
Certes. Mais j’ai choisi un autre angle : les chiffres.
J’ai voulu faire tout un tas de calculs, mais la presse m’avait précédé. Je n’avais plus qu’à copier/coller : fastoche.

  • 42,5% de participation aux élections, ce dimanche
  • 24% pour le FN (et une déculottée incroyable pour les autres, ce qui, pour moi, serait sans doute la partie la plus inquiétante de toute cette histoire)
  • Tu moulines tout ça avec le fait qu’il y a 44 Millions de votants en France, sur 66 Millions d’habitants et… roulement de tambour pour atterrir au chiffre suivant…
  • 6% de la population a choisi le FN pour nous représenter au Parlement Européen

Mouais… ça tient davantage de la vaguelette qui chatouille le petit oreille que du raz de marée.
Alors je me dis : les Français s’en contre-fichent des Européennes.

Après, je cherche, et je réalise que non, il y a bien une fois où les Français se sont déplacés en masse pour s’exprimer au sujet de l’Europe.
C’était en mai 2005, à l’occasion du referendum sur la Constitution Européenne : 70% des votants avaient accompli leur devoir de citoyen. Taux de participation « record » (autre mot recyclable pour journaliste indigné et/ou émerveillé).
Et ils ont voté…
NON

L’Europe élargie, ouverte, qui change, qui échange, qui se constitue, ici : c’est Non.
Pourquoi ?
Les arguments en faveur du « Non », à l’époque, disaient que la Constitution construirait une Europe au détriment des cultures nationales. Penchée totalement vers les échanges commerciaux et l’enrichissement de certains, pénalisant au passage les classes moyennes qui y perdraient tout : de leur emploi à leur dignité en passant, bien sûr, par leur latin.

Vous avez remarqué ?
Non, rien ?
Ben il s’agit là d’arguments mis en avant par le Front National ces dernières semaines, pardi !
Les Français sont d’une constance admirable : ils ont montré dimanche qu’ils continuaient de défendre les mêmes idées qu’en 2005.

Alors si « séisme » il y a eu, il ne date pas d’avant hier, il serait honnête de le rappeler, à mon avis.
Donc je le redis : les Français s’en contre fichent des Européennes, parce qu’ils s’en fichent de l’Europe qu’on leur propose. Ils n’en veulent pas, ils l’ont dit et redit.
Pour moi, il n’y a pas de « choc ».

Il n'y a pas que moi qui aime les jeux de mots finalement..

Il n’y a pas que moi qui aime les jeux de mots finalement..

2/ Les Français s’en contre-fichent de l’Europe parce qu’ils sont paumés
Au départ, j’hésitais à écrire ce billet parce que je n’ai rien d’une analyste politique.
Puis je me suis souvenue que j’avais quand même failli rentrer à Sciences Po.
Oui, sauf que dans cette phrase trône un indice clé : « failli ». N’eu-je pas foiré ma dissertation sur Hitler que j’en eusse été acceptée…
Ho, mais ?… Hitler, dis-je ? En serais-je déjà et de manière totalement inattendue arrivée à mon point Godwin ?
Oui, presque : la dissertation portait sur les élections allemandes de 1936.

1936, en Allemagne, c’est quand les allemands en avaient tellement marre de crever littéralement la bouche ouverte qu’il leur fallait des solutions rapides et efficaces. Lorsque, pressés jusqu’à l’os par l’enchainement malencontreux d’une Première Guerre Mondiale dont ils ressortirent perdants et d’une crise économique de 1929 qui a mit tout le monde au tapis, de toute manière, ils ont voté pour le parti National Socialiste (mené par un certain Adolphe H.).
Vous parler d’Hitler en 1936 ici, c’est à mon avis le meilleur point Godwin possible pour toute conversation sur la situation électorale en France.

En France aujourd’hui, l’emploi est moribond, l’argent manque en fin de mois (et même parfois en milieu de mois). Nous avons peur, l’avenir est incertain, l’espoir s’effrite de jour en jour.
Et ce qui doit arriver arrive : nous perdons tous nos repères.

Alors lorsque dans cette ambiance charmante, on vous promet de préserver la « culture » Française, de rester forts et fermes face au reste du monde, vous sentez vos genoux frétiller, c’est normal : vous avez envie de croire en quelque chose et si c’est tout ce qu’on vous propose, ma foi, vous ferez avec.

Ce matin, une jeune électrice du FN expliquait sur France Info pourquoi elle avait choisi ce parti : il est selon elle « la solution pour éviter à la France et aux Français de disparaître dans l’ouverture aux pays étrangers, aux autres cultures et forces économiques ».
Je ris jaune.
La « Culture » Française ?

Je crois qu’éviter l’effacement de notre culture, ça se travaille dans les petites choses du quotidien bien davantage qu’en votant pour des partis racistes et protectionnistes. Je lâche les grands mots, ne m’en voulez pas, mais je crois que par respect pour tout le monde il est temps d’arrêter de minauder devant le FN et les fachos en tous genres (car ils se cachent aussi ailleurs, n’allez pas croire, il n’y a pas que le FN).

J’aimerais savoir combien de fois par mois les électeurs du FN mettent les pieds dans des McDo, des Starbucks et combien de litres de Coca ils boivent chaque année. J’aimerais savoir combien de films hollywoodiens et autres séries américaines remplissent leurs longues soirées d’hiver.
Combien de fois ils assistent à des « meeting » politiques, des « briefing » de la presse. Combien de « hello » et de « bye bye » ouvrent et ferment leurs conversations.
Comme vous et moi, je pense qu’ils mangent des « sandwichs » et se reposent le « week-end » en sirotant des « cocktails » qu’ils préparent « Asap, my dear ».
Pour autant, si je leur pose la question, je ne crois pas qu’ils me diront qu’ils sont devenus américains.

Je suis moi-même dotée d’un grand-père qui subissait des sévices corporels à l’école (de la République) lorsqu’il parlait en Breton alors que c’était sa langue maternelle et qu’il avait, à juste titre, des difficultés à s’exprimer en Français. Je suis donc bien placée, je crois, pour savoir de quoi on parle quand on évoque la disparition d’une culture.
La génération de mes parents a joué un rôle déterminant pour faire renaître de ses cendres la culture bretonne et aujourd’hui, le Breton est loin d’avoir disparu, bien au contraire ; tout comme notre musique qui jouit actuellement d’un rayonnement et d’une reconnaissance justifiée en Europe et dans le monde entier. C’est ça aussi, une culture qui ne s’efface pas.

Faut-il qu’ils trouvent la culture Française si pauvre pour croire que l’ouvrir aux autres pays suffirait à la faire disparaître ?
Tout personne pensant ainsi est selon moi plus à plaindre qu’à craindre.

Quand les gens n’auront pas besoin de Google pour me dire laquelle de la Martinique ou de la Réunion a une côte donnant sur la mer des Caraïbes ; pour me dire où se trouvent Guéret et Laxou ; pour me citer ne serait-ce qu’un roman de René Barjavel  ou un film de Jean Renoir et me dire qui est l’auteur de « L’eau Vive »… alors là oui, ils pourront se targuer de protéger la culture Française.

En attendant, je pense que les Français s’en contre-fichent de l’Europe parce qu’ils sont paumés : et quand ils aurons l’impression que quelqu’un a des solutions pour faire renaitre l’espoir, ils n’éprouveront peut-être plus le besoin de voter pour le FN.

3/ Les Français s’en contre-fichent du Parlement Européen parce que franchement, il y a de quoi
Sur ce point, je ne m’éterniserai pas : le Parlement Européen a un pouvoir législatif réduit, et il est d’une manière générale exclu de toutes les décisions de politique et de sécurité communes. Il s’occupe de quelques vagues trucs concernant les recettes (même pas le budget).

En gros, le Parlement Européen ne sert à rien.

Alors à la question qui brûle les dentiers de France et de Navarre depuis dimanche je me permets de répondre : non, nous ne sommes pas encore gouvernés par le FN.
Je dis « pas encore » parce qu’il y a quand même un Français sur 10 qui verrait bien Marine Présidente alors ce n’est pas le moment de baisser notre garde.

4/ Les Français s’en contre-fichent des Européennes et moi j’en ai marre qu’on me prenne pour une conne
Ha ben oui, parce que plus grave que les 4 Millions de Français votants pour le FN ce dimanche, il y a les 6,4 Millions d’âmes qui ont choisi Marine le Pen aux Présidentielles de 2012.
Ça fait 2 Millions de plus que dimanche.
Ça fait 9,7% de notre population. Quasiment 10%.
Ça fait 1 personne sur 10.
Ça fait que dans mon cercle d’amis d’à peu près 20 personnes, j’en ai probablement deux qui ont choisi Marine en 2012. Aïe.

Alors là oui, je veux bien parler de claque parce que les amis. Ça c’est de la baffe qui vous déboite les maxillaires en vous faisant craquer la nuque au passage !
Non pas que j’en relativise pour autant ce qui s’est passé dimanche.
Mais s’il fallait se mettre « en colère », nous pouvions commencer le 22 avril 2012, et sans discontinuer depuis, constatant que personne n’en a tiré la moindre leçon.

Alors quand j’entends aujourd’hui que le FN serait « le premier parti de France », j’ai d’abord une crise de fou rire. Je ne sais quelle analyse de pointe, quel sondage, quelle logique experte peut amener à une telle conclusion.
Le FN est le parti que 6% des Français ont choisi pour être représentés dans une instance sans réel poids politique.
Alors me dire aujourd’hui que la France est majoritairement FN, c’est une insulte à mon intelligence.

Que si peu de Français aient eu envie de voter pour les autres partis : là est le fond du problème.
Et pendant ce temps-là, dans les partis en question, la solution nous est apportée sur un plateau : des mises en examen d’un côté, des gardes à vue de l’autre. Tout ça pour des fraudes d’argent à Millions pendant que moi, j’essaye péniblement de boucler mes fins de mois.
Et la voilà la belle, l’intense, la rugissante colère que je sens monter du fond de mes tripes !
D’ailleurs, je vais vite changer de sujet parce que la nausée est proche et que j’ai mis mes beaux vêtements aujourd’hui alors si je pouvais éviter de gerber…

Ce que l’on ne cesse de dire et ce que les politiques mettent tant d’acharnement à ignorer, c’est que le FN se nourrit du désengagement politique des français, qui se repait lui-même d’un décalage dramatique entre notre réalité quotidienne et le feuilleton du microcosme politique.

Donc les français s’en contrefichent de l’Europe parce qu’ils sont perdus, qu’ils se sentent abandonnés et déçus par les femmes et les hommes à qui ils ont donné leurs voix.
Aujourd’hui, pour notre avenir, pour notre emploi, pour l’argent et l’espoir. Rien.

Alors oui, les Français s’en contre-fichent des Européennes et moi j’en ai marre qu’on me prenne pour une conne

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25 Comments

  1. Bravo pour cet article! Et moi aussi j’ai l’impression qu’on nous prends pour des cons….tu as réussis à synthétiser parfaitement les points de vue dans cette article ( franchement science po a raté quelque chose 😉