La vie c’est comme se baigner dans la mer

La semaine dernière j’ai pris mon premier bain.
Pas mon premier bain de l’année : je suis bohème, mais pas à ce point-là (j’aime avoir les cheveux propres et les fesses qui sentent bon, voyez-vous).
J’ai pris mon premier bain DE MER de l’année.

Et alors que je revivais pour la trois-cent cinquante huit millième fois de ma vie (grosso modo) ce moment si particulier tout autant que délicat, de l’entrée corporelle de moi-même dans l’eau froide, j’ai eu une vision : la vie c’est comme se baigner dans la mer en Bretagne. Ou dans une mer froide, en général…
Parce que l’eau, ici, est froide. Quand on s’est baignée, comme moi, avant même de savoir marcher, on part avec des points d’avance, c’est sûr.
Mais tout de même : 18° (maximum) c’est froid.

Cela fait presque deux ans maintenant que j’ai entamé un changement profond et multicanal de ma vie.
Profond parce que reconversion, entreprenariat, démarrage à zéro.
Multicanal, parce que changement de métier, de statut professionnel, déménagement à 600 km, profondes et récurrentes (ainsi que nécessaires) remises en question sur tous les plans.

Dans ce chambardement qui suit son cours sans en être encore au point d’équilibre, j’observe avec intérêt mes réactions, mes manières de fonctionner et de gérer tout ce qui se présente, en bien comme en désagréable. Avec mes collègues et amis, nous échangeons beaucoup sur le sujet. C’est fascinant. Reconversion professionnelle, divorce, déménagement… C’est peut être un truc de trentenaires : nous sommes nombreux dans mon entourage à nous être embarqués dans de profonds bouleversements de vie ces deux dernières années.
Et je me demande fréquemment comment je pourrais raconter ce qui se passe dans ces cas-là, si j’étais amenée à le faire… Comment raconter ce chemin rocailleux, jamais lisse, jamais facile. Passionnant. Infini.

Et puis j’ai pris mon premier bain et j’ai plongé dans la métaphore. J’ai nagé dedans. Je l’ai absorbée, elle m’a plu.
J’ai voulu l’écrire.

www.mariegraindesel.fr-lebain

C’est beau chez moi hein ?!

Se lancer dans des changements de vie significatifs, ce n’est pas avancer du point A au point B suivant un plan linéaire qui coule de manière logique et continue. C’est plus complexe. Ça tourne, ça s’interrompt, ça tremble. Parfois il faut reculer, stagner, s’écrouler. Et rebondir. Pousser du plat du pied sur le fond de l’eau pour pouvoir remonter à la surface et respirer à nouveau.

Comme dans cet instant où mes orteils effleurent l’eau juste avant d’y pénétrer, je visualise souvent le moment où je serai « là bas » : là où je me serai acclimatée, où je flotterai et avancerai sur le rythme de nage qui conviendra à mon projet et à mes objectifs. Je veux aller là, au bout de ces quelques mètres : où j’aurai trouvé mon équilibre, mon roulement. Pas l’arrivée : l’arrivée, dans la vie, c’est la mort. Je ne suis pas pressée. Mais ce lieu que je peux déjà entrevoir et où les choses sont posées et peuvent voguer à leur rythme de croisière.

Une fois que j’ai identifié cet endroit que je vise, que je désire atteindre des pieds à la tête, je commence le processus. Je me lance, j’y vais. Étape 1 : mettre les pieds dans l’eau. C’est froid, c’est nouveau,  et c’est faisable. Je le fais. C’est froid mais c’est encore facile.

Arrivée à mi-cuisses : le froid est de plus en plus saisissant. Il surprend ma peau qui s’était habituée à la chaleur du dehors, au soleil. Ça commence à être désagréable.

Ça y est, j’y suis : à la porte de sortie de ma zone de confort.

Juste avant ce point, c’est ce que je connais. Au delà d’ici, je vais devoir faire des efforts, me conditionner, me concentrer, m’accrocher. Et changer. Grandir. Et prendre des risques : notamment parce que, n’y étant pas encore, je ne sais pas ce que je vais y trouver. Il faut que j’accepte ça : je ne saurai pas tant que je n’y serai pas. Donc : il faut que j’y aille, coûte que coûte.

Je sais que pour arriver là bas, où je pourrai nager, il faut continuer d’avancer. Il faut passer la porte : sortir de ma zone de confort.
Une fois que j’ai identifié cette réalité et mesuré l’ampleur de la tâche qui m’incombe, je prends mon temps.  Je sais que j’ai le droit, à tout moment, de revenir sur mes pas et de retourner au bord : là où l’eau est plus chaude. Là où je connais. Là où c’est confortable.

Mais mon projet, c’est d’aller là bas. Devant.
Je prends le temps, je ne suis pas pressée. Je tourne en rond, sans passer la porte :  je ne vais pas tout de suite là où l’eau monte jusqu’à ma taille. Je retourne quelques pas en arrière. J’avance de nouveau. Je réfléchis. Je me sonde. « Est-ce que je peux ? ». Je ne sais pas. « Est-ce qu’il le faut ? ». Oui.
Alors je me concentre sur la question à laquelle je peux répondre : ce « il le faut » je l’attrape, et, armée de lui, je passe la porte. Je retiens mon souffle.

Tudieu que c’est froid, je ne vais pas survivre !
Les vaguelettes insolentes viennent provoquer la peau de ma taille et de mon ventre : là où c’est sensible, là où ça ferait même presque mal. Là où c’est difficile.
Et je survis.

Tiens ? Je survis ?
Je survis.

Chouette.

Je reviens sur mes pas, pour prendre du recul. Il va falloir être forte pour aller plus loin. J’en ai eu un avant-gout. Je me donne du temps pour digérer, me préparer encore.
Je me souviens que j’ai la permission, toujours, de revenir sur mes pas.

Je retourne à la porte de ma zone de confort. Agrippée au chambranle je regarde devant moi, ces quelques centimètres durant lesquels je viens de faire l’effrontée. Et avec soulagement, je reprends pied dans la partie que je connais. Entre temps, le pas de la porte est entré dans mon terrain connu. Et puis le froid ne brûle même plus mes cuisses finalement.
La porte a avancé d’un pas.
Et moi je reprends ma progression : c’est bien de prendre son temps pour consolider, mais si je veux nager avant la nuit, il faut que j’y aille !

Les hanches, la taille, le plexus.
C’est froid, oui. Mais ça ne me tue toujours pas.
C’est froid, mais comme mes cuisses s’y sont habituées après tout… les hanches et la taille finiront par s’y faire, et le reste aussi. Je déplace la porte, 30cm par 30cm.
Ça sera plus froid à chaque fois. Ça demandera davantage d’efforts à mesure que j’avancerai. Il faudra dépasser tout ça. Voir au-delà : ce point, quelques mètres plus loin, que je sais à ma portée.

Et je peux me dépasser. Chaque étape franchie est aussi éprouvante que nourricière en énergie. Le tout est de ne rien brusquer, d’écouter mon corps et mon moral quand ils me disent que c’est trop.

Régulièrement, je me pose pour cajoler ce qui, de moi, est fragilisé par l’avancée. Parfois c’est davantage : c’est égratigné, abîmé, douloureux. Le sel de la mer pique dans les bobos, les anciens comme les récents. Je panse les plaies. Et j’y puise la force pour les étapes qui suivent. J’attends que la peau soit à la température à laquelle ça ne fait plus mal. Lorsque les muscles se détendent. Et je peux donc me remettre en route.
Je peux le faire et à chaque fois que j’avance, je souffre, je souffle, je suis au bord de l’écroulement… Avant de comprendre qu’en fait, j’ai fait des pas de géante.

Alors je continue.

La mécanique se répète encore, et encore. L’eau froide qui finit par être une caresse là où, plus tôt, elle était une agression. Ma poitrine, mes épaules, ma nuque.
Je me vois de plus en plus proche de ce « là bas », je sais que je n’y suis pas encore.
Tout autant que je le sais lorsqu’enfin, j’y suis.

Parfois je perds pieds. Lorsque, concentrée sur tous les obstacles, j’en oublie qu’en fait, je sais nager.
Mais je pousse du pied le fond de l’eau ; je remonte, je respire, j’avance. J’ai eu peur, j’aurai encore peur. Je ne sais rien, c’est pas grave. J’y vais quand même.

Puis sans réfléchir, je clos le processus en plongeant ma tête sous l’eau, sentant instantanément sa tenaille glacée sur mon crâne. Savourant le plaisir intense de me dire : « enfin ! ».
Et c’est parti.

Je me tourne vers l’horizon et sans peine, encouragée par la mer qui me porte de toute sa puissante tendresse, je nage. Mes muscles se coulent dans l’eau et je nage : au bon rythme, vers la ligne. Ce « là bas » que je repousserai tant que j’en aurai envie. Je me fonds dans ma zone de croisière : là où je n’avais pas encore été. Et où le mariage du confort et de l’incertain rend tout possible pour moi. Ici rien n’est régulier finalement : un coup ça bouge, un coup c’est calme. Les vagues me fouettent et me caressent le visage dans une alternance imprévisible. Je prends les claques, mais quand même, je nage et donc : j’avance.

Cette mer, je la connais par cœur, elle me connaît par cœur. Mille fois elle a chatouillé ma peau, salé mes cheveux, rougi mes yeux. Mille fois j’ai senti son étau de glace sur le premier de mes deux pieds qui osait s’y aventurer. Depuis tout bébé, j’y roule, j’y glisse. Je la goute et la savoure. Ma mère m’a mise au monde et m’a livrée à la mer. Presque comme elle m’a livrée au monde, qui est comme la mer. Nous le connaissons bien, ce monde, et pourtant nous n’en soupçonnons rien.

La mer me porte, elle peut aussi me tuer. Elle est un rêve infini, semé d’embuches. La mer, comme le monde, est magnifique et horrible. L’un et l’autre de ces deux aspects ne peuvent lui être enlevé. Parce que si la mer n’était pas aussi dangereuse, elle en serait moins belle. Pour le monde : idem.

Alors voilà ce que je fais depuis tout ce temps.
J’avance dans le monde comme dans la mer où j’aime tant me baigner.

Rassurée de sentir dans mon dos le rivage, que je ne laisse jamais loin. Le regard posé loin sur l’horizon.

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21 Comments

  1. J’adore ton écriture, à chaque fois. Mais quand tu parles d’entreprenariat, de ce changement, c’est juste dingue. Parce que je suis en train de rentrer de l’eau, parce que je suis bretonne depuis toujours et que ta métaphore résonne en moi à 200%. Purée, ça me remue les tripes, je te jure que c’est trop bizarre!!!
    Merci, parce que c’est une jolie façon de voir les choses pour moi, et surtout de les dire.

  2. La c’est moi qui suis fan ( même si je deteste ce mot)

  3. Quelle belle métaphore, et tellement juste.
    Et tu as raison, chez toi, c’est vraiment magnifique !

  4. dbo

    je ne commente pas souvent, mais c’est toujours un plaisir de te lire

    tu as très bien résumé la chose, c’est tout à fait ça

    changement de vie pour moi aussi cette année, je me reconnais tellement ! et je me servirai de ta métaphore pour expliquer certaines choses à ma fille

    bonne journée !

  5. LN

    Ton billet est tout bonnement merveilleux. Il me parle tellement, et ces sentiments sont si bien exprimés par cette métaphore. Merci!

  6. marjibk

    Tellement vrai! Superbe métaphore qui va m’accompagner dans les moments pas faciles de l’entreprenariat… Mais je sais nager moi aussi!
    merci!!

  7. J’ai l’impression d’être dans l’eau en te lisant, sublime métaphore Marie (prénom qui vient de la mer/mère) 😉
    Le monde est en pleine transformation en ce moment. C’est sans doute aussi pour ça que ton chemin croise celui d’autres comme toi.
    Beaucoup de nouveaux pas en avant pour moi aussi cette année. Toujours pousser les frontières de sa zone de confort plus loin, les voir disparaitre peut-être…

    • Oui ! Bien vu le lien entre Mère et Marie 😉
      Oui, repousser les frontières des zones de confort. j’aime bien aussi qu’elles ne s’éffacent pas : pour qu’on se souvienne et qu’on voie combien on avance, en fait !

  8. Mère Geek

    Je flippe de me baigner dans la mer, ton analogie du coup, me fait encore plus angoisser de changer de vie.

  9. christine z.c

    moi je saute dans l’eau

  10. Emilie

    Beau texte, belle métaphore, si juste !

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