Le Nobel de la France optimiste

Tel un Superman ou un Batman cumulant la carrière de super héros à celle plus banale, qui de journaliste, qui de… tiens il fait quoi dans la vie, Bruce Wayne ?…
Donc, disais-je, je développe actuellement une double carrière. Ou bien je déploie une double énergie à faire carrière. Allez savoir. Toujours est-il que l’une consiste en un vrai travail, inhérent à un vrai métier, reconnu par la société comme candidat au titre d’activité professionnelle. C’est ma couverture, pour avoir l’air normale (même si à choisir, j’aurais pu trouver un truc plus normal).
Mon autre carrière réside dans les efforts constants que je déploie à être profondément, sincèrement : optimiste.
Il se trouve que l’un ne va pas sans l’autre, je commence à le voir de plus en plus clairement.
Des deux, c’est le travail d’optimisme qui me demande le plus d’efforts. Je n’aurais pas cru. Il m’est très aisé de trouver la motivation à faire mon métier « normal ». Inversement, trouver de quoi être sincèrement optimiste, ces temps-ci,  demande un déploiement d’énergie qui me surprend souvent.  Mais que voulez-vous : on n’a rien sans rien, alors…

J’annonçai dans un billet publié ici même cette mission que je mets au sommet de ma liste de tâches, chaque jour : voir le bon côté, voir ce qui va bien, voir le verre plein (et surtout, le boire. Mais nous y reviendrons). Parfois c’est facile, parfois j’ai besoin de me concentrer très fort pour que ça vienne.

Et voilà que d’un coup comme ça, sans que je l’aie vu venir : BOUM !
Le Nobel de Littérature !
Ben ça mon Lucien, si j’m’attendais…

Ces temps-ci, trouver des exemples pour vous dire qu’il y a de quoi avoir le sourire en France, c’est presque aussi facile qu’impossible. À croire que dans ce pays, tout est question d’ambivalences et de paradoxes. Tant pis, j’aime bien. Je suis moi-même une femme très paradoxale.

Par exemple en France il y a les livres, qui se vendent très bien, de Valérie Trierweiler et d’Eric Zemmour (qui vend 10 000 exemplaires par semaine, selon France Info ce matin, tout de même…).
Et puis d’un autre côté, il y a le prix de Nobel de Littérature, qui cette année, est français.
Comme quoi, c’est souvent quand on croit que la situation est irrécupérable que les belles surprises arrivent.

Prix Nobel, donc, pour Patrick Modiano. La classe.

Ce détail de rien du tout (un Nobel quoi. Tout juste) qui dit que la France est ce grand pays à la littérature haut de gamme. Malgré tout.
Parce qu’avec 15 primés dans la catégorie, la France est l’un des premiers producteurs de Prix Nobel de Littérature au monde. Le tout premier Nobel de Littérature était français même, tiens. Histoire d’annoncer la couleur. Je trouve qu’il y a de quoi être optimiste.

www.mariegraindesel.fr_Nobel

Il y a des choses qui vont bien, il y a des choses désespérantes. Il y a cette société où venir dégobiller ses frustrations et ses colères sur le voisin qui n’a rien demandé d’autre que de vivre sa vie tranquillement semble avoir remplacé la ballade du dimanche après-midi ou le ballon au café du coin avec les copains (merci Internet, qui aide beaucoup).

Et puis il y a ce pays où de belles choses se passent. Ouf. Je ne sais pas vous mais moi, du coup, je respire !

Ce pays de littérature. Ces livres où l’on s’en va loin, le soir, bien au chaud sous un plaid. Pour rêver des rêves. Pour la beauté des mots, pour les histoires de gens comme toi ou moi. Des gens extraordinaires qui font des choses un peu comme tout le monde, mais pas tout à fait. Et vice-versa.
Comme toi ou moi, mais dans un monde ailleurs, où une poignée d’auteurs de talents savent nous embarquer à coup de langue bien maniée (et ça n’a rien de sexuel… quoique).

Et puis quand je vous dis « Souriez, c’est la France ! On a un abo au Nobel de Littérature par ici ! »… Vous avez peut-être envie de modérer votre contentement. De dire « oui ok Grain de Sel, c’est chouette. Mais c’est pas ça qui va mettre de l’argent sur mon compte en banque ».

Oui et non. Moi l’argent, je le vois partout (sauf sur mon compte en banque, ce que je déplore profondément, au passage).
La littérature, c’est une économie, aussi. Le livre, une industrie.
Parlons-en, de l’industrie du livre français.
La librairie en France, ça ne va pas fort. Enfin ça va quand même. Disons que dans les librairies de France, on s’en sort comme on peut. Que ce n’est pas le secteur le plus à plaindre, et certainement pas le plus enviable non plus (je base cette analyse économique incroyablement pertinente sur une enquête de terrain et sur cet article, entre autres).

En tout cas j’ai lu que le réseau français de librairies était l’un des plus denses au monde. Le saviez-vous ? Moi j’ai trouvé que c’était bon signe (j’ai tendance à être optimiste, c’est pour ça).

En coulisses, le livre, ce n’est pas toujours facile. Ça ne rapporte pas grand-chose. C’est une industrie à faible rendement, et donc, à faibles salaires. Toujours sur le fil du rasoir.
Et puis avec le chômage, Amazon, les séries américaines et les jeux vidéos : le livre recule (et si j’avance, quand le livre recule, comment veux-tu que… bref…).
La durée de vie moyenne d’une librairie indépendante doit tourner autour des 5 ans (et encore, j’avais envie de dire 10 ans mais je crois que je suis trop optimiste).
Un Prix Nobel, pour un auteur très populaire, déjà très apprécié, et qui vient de sortir un livre (Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, édité chez Gallimard et sorti en septembre 2014).
Ce serait ce qu’on appelle « une très bonne nouvelle » en langage de libraire.

Un libraire de région parisienne que j’ai interrogé pour fêter le Nobel m’a déclaré hier se « réjouir de ce Nobel ». « Patrick Modiano c’est de l’excellente littérature qui raconte vraiment quelque chose », qu’il m’a dit, le libraire.

J’ai dit :  « oui, c’est chouette, mais en vrai, tu vends ou tu vends pas ? ».

En vrai : vendredi dernier, Modiano était partout dans les médias, mais nulle part dans cette librairie (poches et grand-formats : il ne restait plus rien, je vous dis). Tout est parti en deux jours. Comme des petits pains (sauf qu’en fait, c’étaient des livres). Patrick Modiano est déjà un auteur très plébiscité et publié dans plusieurs pays. Son Nobel est une excellente nouvelle à tous niveaux. Parce qu’il récompense un auteur aimé, humble, talentueux. Qui raconte des histoires qui nous embarquent, dans une langue remarquable. Et le voilà gratifié d’un prix à retentissement mondial. L’impact du prix Nobel sur les ventes en librairies devrait donc être important.

Pour faire preuve d’autant d’optimisme, je me base sur un exemple récent. Facile, les français passent leur temps à avoir des Prix Nobel de Littérature. Jean-Marie Le Clézio, Prix Nobel de Littéraure en 2008, a vendu 720 000 exemplaires de son oeuvre dans les trois mois qui ont suivi l’annonce du prix (j’ai mes sources).

Du coup, je calcule les sous. Le prix moyen d’un livre est de 10€. Je rapporte ça à 720 000 exemplaires, j’en arrive à une récolte de 7,2 Millions d’euros… Dont 30% vont revenir aux libraires français : soient 1,6 millions d’euros. C’est énorme.  (Ha mais je ne vous avais pas avertis : en fait je suis fortiche en maths)
Et ainsi de suite : l’éditeur, le fabricant, le distributeur, etc… Et l’auteur qui devrait toucher dans les 8% de la vente de chaque livre. Bref, le Nobel de Littérature, c’est toute une économie qui sourit.

À l’échelle de toi ou moi, je dirais que tout ça, c’est bon pour nos affaires. Pourquoi ?
Parce qu’une industrie du livre qui gagne de l’argent, c’est une industrie du livre qui continue de produire et de vendre. Ce sont des milliers d’emplois.
Et surtout, ce sont des auteurs qui sont publiés. C’est une culture qui vit, qui avance. Et ça, c’est la France.

Comment pourrait-on se contenter du Nobel de Littérature alors que tout va si mal ?
Alors que l’appareil politique se montre si décevant, révoltant, ruinant ?
Alors que la société pue ?
Hou du calme, du calme.
Ça ne coûte rien d’être content, vous dis-je. C’est du boulot, mais quand on y arrive hé bien… on est content.
Les politiques passent, les décideurs trépassent (on pourrait en faire un T-shirt).
La Littérature, elle, est éternelle.

Quand nous serons tous morts, il restera la culture, les auteurs et je l’espère, les livres.
Il restera la France, ce grand pays de littérature, de penseurs, de gens qui écrivent des mondes et des histoires avec des personnages dedans.
Des gens comme toi ou moi, qui rentrent dans ma vie à travers des pages noircies de talent. Avec qui je construis mes bulles où tout va bien. Où je puise les forces dont je dois redoubler chaque jour, pour rester optimiste.

Quand nous serons tous morts, il restera la France et pour l’instant, c’est ici que nous sommes : sourions !
… et bouquinons !

 

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5 Comments

  1. Oh oui bouquinous! je ne connais rien de mieux pour se vider la tête, pour se laisser transporter, pour réfléchir, pour changer d’avis, pour aiguiser son avis, pour se divertir, pour pleurer, pour rêver.
    Et j’essaie de le transmettre à mes enfants.

  2. La littérature sauve la vie (Je te jure). Pourquoi pas l’économie ?

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